Au coeur du Val d'Hérens, une usine fabrique des fusibles pour lance-roquettes

Des missiles antichars M72 norvégiens sont chargés dans un avion pour être livrés à l'Ukraine à Oslo (3 mars 2022). Selon le ministère norvégien de la Défense, la Norvège fournira 2 000 armes antichars portables M72  à l'Ukraine  ©Keystone-ATS
Hérémence
Diana-Alice Ramsauer
Journaliste RP

Le saviez-vous ? Logée au cœur du Val d’Hérens, une usine fabrique des fusibles pour lance-roquettes. Avec qui l’entreprise d’armement fait-elle commerce dans le contexte de guerre actuel? Sous quelles conditions ? Entretien avec son directeur.

Les questions autour du conflit en Ukraine s’enchaînent. Souveraineté, réfugiés, solidarité, crime contre l’humanité, etc. Et parmi les interrogations: le commerce des armes.

Alors que de nombreux pays – l’Estonie, l’Allemagne, la Suède, la Belgique, les USA et d’autres encore – ont décidé d’exporter du matériel de guerre pour soutenir l’armée ukrainienne, nous avons voulu savoir ce qu’il en était de l’exportation d’armes produites en Suisse…  

En Valais, en tous cas trois entreprises sont actives dans l’armement. L’une d’elles, l’entreprise MTH SA, a accepté de répondre à nos questions. Nous avons rencontré Pascal Guenot à Hérémence, dans les bâtiments de MTH qui a été intégré en 2008 au groupe norvégien Nammo SA (Nordic Ammunition) : «un partenaire solide dont la philosophie est proche de celle de la Suisse», selon le patron de l’usine valaisanne. Entretien.


Rhône fm: Tout d’abord, expliquez-nous: qu’est-ce que vous produisez comme pièces ici?

Pascal Guenot: Il s’agit de mécanismes qui servent à faire fonctionner la munition. Une pièce qui permet la sécurisation de l’arme si elle est mal manipulée. Selon les nouvelles exigences militaires, elle participe également au système d’autodestruction du matériel.

Dans quelles sortes d’armes ces pièces se retrouvent-elles?

Nous sommes dans le moyen calibre. Nous faisons des mécanismes de sécurité pour des grenades 40 mm haute vitesse, des lanceurs M72 et des obus de char 120 mm. Nous avons également un marché civil: des allumeurs pour les plateformes pétrolières. Plus précisément, une pièce qui sert à allumer les torcheurs de plateformes pétrolières.

Quel est le rapport, en pourcentage, entre votre activité civile et militaire?

Autour des 20 % pour le civil et 80 % pour le militaire.

La Suède (cliente de Nammo) a fait le choix de livrer des armes en Ukraine, dont des armes antichars. Le matériel de guerre fabriqué par Nammo (en collaboration avec MTH) fait-il partie de cette livraison?

Je ne veux pas spéculer sur cette question-là. Il n’y a pas que nous comme producteur d’armes antichars. En Suède, nous avons de grands concurrents comme le groupe Saab. Je ne vais donc pas dire ou affirmer des choses que je ne connais pas.

La Suède est tout de même un grand client de l’entreprise Nammo. Nous pouvons donc imaginer que cela fait partie de cette livraison.

Je n’ai pas d’informations concernant le destinataire final.

Selon le rapport annuel 2020 de Nammo, les clients principaux sont la Norvège, la Suède, la Finlande, puis certains pays européens, également les USA, l’Asie et toute une série d’autres pays. La Russie fait-elle partie de ces pays? Pouvez-vous transmettre la liste complète des pays d’exportation?

La liste complète n’est pas disponible. Il s’agit d’une documentation trop spécifique. Mais en résumé, avec le groupe norvégien, nous livrons dans les pays OTAN. Et puis ce qui est fabriqué aux USA est destiné au marché d’Amérique du Nord.

Ici à Hérémence, quand vous préparez une commande, savez-vous à qui vous livrez? Quel est le pays destinataire?

Nous, notre client, c’est-à-dire le pays destinataire, c’est la Norvège, là où il y a le site de production de l’assemblage final.

Et par la suite, est-ce que vous savez où part le matériel assemblé?

Non, je ne dispose pas toujours de l’information complète.

Je vais formuler cette question un peu différemment: est-ce que c’est une information que vous cherchez à avoir?

J’aime savoir quel est le destinataire final. C’est quand même une philosophie et une discipline à avoir. Mais suivant le type de clients, je ne peux pas toujours disposer de l’information.

En Suisse, en matière d’exportation, il y a tout de même des catégories vertes, oranges ou rouges qui correspondent aux pays… Peut-on donner quelques exemples?

Certains pays sont compliqués à la vente, c’est vrai. On ne peut pas livrer partout certains types de munitions. Je ne sais pas tout par cœur, mais typiquement Israël, la Chine, Taiwan, les Indes ou le Pakistan sont des pays difficiles. En résumé, les pays simples pour la livraison sont les pays de l’OTAN ou les Amériques.

Quels sont les garde-fous mis en place pour garantir que les produits exportés ne soient pas transmis à un destinataire final non souhaité?

C’est très compliqué d’avoir des garde-fous. Toutes nos munitions ou nos mécanismes sont identifiés avec la documentation nécessaire. Donc il est très compliqué de les vendre ailleurs que dans le pays destinataire.

Et ensuite, quand le matériel est dans le pays destinataire, qu’est-ce qui est mis en place pour s’assurer qu’il ne passe pas de main en main sans que l’on sache vraiment où il finit?

Je ne sais pas exactement les garde-fous qu’il y a. Je sais que la Norvège est beaucoup plus restrictive que la Suisse en matière d’exportation. Donc pour nous, cela ne change pas tellement, puisque notre principal client, c’est la Norvège.

En matière de livraison, vous devez quand même systématiquement passer par le Secrétariat d’État à l’économie (SECO) ou le Conseil fédéral. Pouvez-vous nous expliquer un peu ce chemin dès le moment où vous recevez une commande?

Il y a d’abord l’appel d’offres. Quand on est approché pour livrer un produit, nous faisons la demande via le SECO pour savoir exactement ce qui est possible ou pas. Lorsque nous recevons le feu vert, nous pouvons alors proposer un contrat pour la vente.

Et c’est donc le SECO qui fait les vérifications, qui décide ce qui est possible dans quel pays, sous quels critères et pour quelles armes?

Oui, les autorisations sont différentes suivant le type de munitions, le client, le volume d’affaires ou encore, s’il s’agit d’un contrat sur une année ou deux ans. Il y a plusieurs facteurs déterminants pour accorder un permis d’exportation.

Le SECO a malgré tout fait preuve de certaines défaillances dans l’histoire récente. On pense ici aux conclusions d’un rapport de l’État qui montrait que les fonctionnaires fédéraux chargés d’une inspection en 2014 à Kiev n’ont pu identifier que 25 % du matériel de guerre et qu’une partie des armes s’est retrouvée dans une zone séparatiste dans l’est du pays. Dans ces conditions, peut-on faire confiance au SECO et à ses contrôles?

Vous savez, je ne veux pas m’étendre sur cette polémique. J’ai de la peine à comprendre ces événements. Mon expérience avec le SECO est tellement drastique, que pour moi, c’est difficilement compréhensible.

Vous regrettez que ce soit si drastique?

Non. Il faut une discipline. Nous ne vendons pas des objets simples de la vie courante. Il s’agit quand même de matériel important. J’aime cette discipline et ce sens de la rigueur.

Selon vous, peut-on raisonnablement dire qu’aucune arme – dont certaines pièces sont fabriquées à Hérémence – ne se retrouve actuellement en main des séparatistes prorusses?

Ce serait compliqué, puisque le groupe Nammo ne vend que dans les pays OTAN.

Le groupe Nammo ne vend donc pas d’armes, ni en Ukraine ni en Russie.

Non, je pense que la Russie a sa propre production de technologie militaire.

Nammo assemble également du matériel directement aux USA. Sur son site internet, l’entreprise revendique et montre des soldats américains qui utilisent les lance-roquettes M72 dans les conflits en Irak et en Afghanistan. Est-ce vrai? Et est-ce que des armes en partie valaisannes se retrouvent ou se sont retrouvées dans ces conflits-là?

Le M72 est une arme anti-véhicule blindé ou anti-bâtiment. Comme déjà dit, nous avons des mécanismes de sécurité dans les lanceurs M72 qui sont assemblés finalement aux USA. Je ne vais pas polémiquer concernant les conflits, ne sachant pas exactement où et comment sont utilisés ces M72. Nous ne sommes que les vendeurs de mécanismes de sécurité.

Peut-on raisonnablement dire qu’aucune arme – dont certaines pièces sont fabriquées à Hérémence – ne se retrouve actuellement en main des talibans en Afghanistan?

Je ne vais pas non plus m’étendre sur cette question. Je ne sais pas.

Si on reprend les éléments les uns après les autres: des armes, dont une partie est faite à Hérémence ont été vendues aux États-Unis, pays qui, on le sait, était présent en Afghanistan. Après leur départ, certaines armes, on le sait également, ont été récupérées par les talibans. Dans ces conditions, est-ce que l’on peut raisonnablement imaginer que certaines armes – fabriquées en partie à Hérémence – finissent en mains des talibans?

Je n’ai pas envie d’affirmer cela. Parce que c’est spéculer sur de l’information… et on sait que dans les conflits, l’information peut être fausse. Donc je ne peux pas affirmer ce genre de choses.

Est-ce que le conflit qui a éclaté le 24 février dernier entre la Russie et l’Ukraine change quelque chose en matière d’économie de l’armement suisse et européenne?

Pas à ma connaissance. Ce sont des marchés annuels, il ne faut pas l’oublier. Les gouvernements réfléchissent au budget militaire d’année en année. À l’heure actuelle, ça n’influence pas sur le chiffre d’affaires.

Alors qu’est-ce qui «booste» vos ventes?

Parfois, c’est la diminution des stocks de munitions. Là aussi, c’est d’année en année. On a des visions à moye/long-terme. Les politiciens de chaque pays réfléchissent à la technologie et à la stratégie militaire dont ils ont besoin. Et c’est là qu’ils déterminent le budget alloué, d’année en année.


À noter qu’après notre entretien, le Conseil fédéral a décidé de faire entrer en vigueur au 1er mai prochain la nouvelle loi fédérale sur le matériel de guerre dont une partie stipule qu’un contrat de vente ne devrait pas être accordé s’il y a de «forts risques que, dans le pays de destination, le matériel de guerre à exporter soit transmis à un destinataire final non souhaité». Pascal Guenot nous a indiqué que le Département de Droit & Conformité qui s'occupe de surveiller et aider les identités de Nammo à respecter les droits internationaux a reçu les modifications de législation et est en train d’étudier les derniers détails pour définir de potentielles adaptations. Il précise néanmoins que le groupe Nammo va continuer à suivre sa politique de vente et ne pas exporter en Ukraine ou en Russie en s'assurant que le client final ne va pas réexporter sa marchandise dans ces pays.


L’usine d’Hérémence a, tour à tour, produit du matériel pour la téléphonie (Sodeco SA), des machines à coudre (Tavaro SA), puis du matériel de guerre. En 2002 l’entreprise est rachetée par MTH SA (Micro Technology Hérémence SA) et intégrée en 2008 au groupe norvégien Nammo. 24 personnes travaillent dans cette usine: des ingénieurs et des ouvriers qualifiés dans le domaine de l’assemblage horloger. «Surtout du personnel féminin», précise Pascal Guenot.
Le chiffre d’affaires de Nammo MTH SA était d’environ 11,5 millions de francs en 2020.
dar
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