Amants des Pontis : complice du meurtre de son mari, elle s'exprime pour la 1ère fois

Emma (identité connue de la rédaction) ©Rhône FM
Justice
Didier Morard
Journaliste

Elle a été au cœur de l'affaire judiciaire "les amants des Pontis". Libérée depuis quelques semaines, Emma a décidé de s'exprimer pour la première fois.

Condamnée à six ans de prison par le Tribunal de Sierre, peine confirmée en appel au Tribunal cantonal, Emma* est sortie de prison le 23 juin 2022 après trois ans et demi de détention à la prison de la Tuilière près de Lausanne. La jeune femme âgée aujourd'hui de 29 ans a été condamnée pour complicité d'assassinat. Son amant – principal accusé – a été reconnu coupable d'avoir précipité le mari d'Emma du haut de la falaise des Pontis, dans le Val d'Anniviers, en 2013. Un acte qu'il a toujours nié, parlant de suicide de la victime. Condamné à seize ans de prison, il purge encore sa peine. Aujourd'hui pour la première fois, Emma a décidé de s'exprimer sur cette affaire dans une interview exclusive.

Comment vivez-vous cette sortie de prison après trois ans et demi d'incarcération à la prison de la Tuillière?

C'est compliqué dans le sens où il faut se réadapter à des choses dont on a plus l'habitude. Tout est géré à notre place en prison. C'est toute une réadaptation à faire. Et revenir dans une région où je suis connue, ça peut être difficile.

En Suisse, il existe le droit à l'oubli pour les victimes et les auteurs de crime. Pourquoi aujourd'hui avoir accepté cet entretien?

C'est une façon de montrer que j'arrive à avancer avec tout ça. C'est aussi un bon exemple pour montrer aux gens, que ce n'est pas parce qu'on est passé en prison, que l'on est personne et que l'on ne peut pas évoluer. Il y a trop de préjugés […] sur les personnes qui ont fait de la prison. Il y a une certaine ouverture d'esprit à avoir là-dessus.

"J'ai eu une influence indirecte mais je n'ai jamais voulu la mort de mon mari"Emma

Cette affaire a été fortement médiatisée en Valais et ailleurs, cet entretien va remettre une couche sur cette affaire selon vous?

Je sais que ça va réveiller les gens, les traumatismes. Il y a eu beaucoup de personnes touchées par cette affaire, beaucoup de dommages au niveau psychologique. Ça ne me fait plus peur de parler à l'heure actuelle. A l'époque, je n'aurais pas accepté.

Durant le procès, vous avez toujours dit être étrangère à cette affaire. Vous avez fait recours au Tribunal cantonal, qui a confirmé votre peine. Aujourd'hui, vous estimez toujours être innocente dans cette affaire?

J'ai eu une influence indirecte [sur l'auteur de l'assassinat] mais je n'ai jamais voulu la mort de mon mari. Mes enfants avaient besoin de leur père. On n'est personne pour avoir le droit de vie ou de mort sur quelqu'un.

Durant le procès, vous étiez pointée du doigt comme étant le cerveau de cette affaire, que c'était vous qui aviez dit à votre amant de tuer votre mari. Vous nous dites aujourd'hui que vous n'avez jamais demandé qu'il passe à l'acte?

On a essayé de me condamner pour "co-auteurisme", en disant que j'étais responsable de ça. Mais, comme j'ai expliqué à la justice, je n'ai jamais voulu la mort de mon mari. Malheureusement, c'est arrivé et je n'ai pas du tout géré la situation. Mais jamais, je n'ai demandé ça [la mort de mon mari]. Jamais.

Aujourd'hui, quel regard portez-vous sur cette affaire, pratiquement dix ans après ce meurtre?

Je suis remplie de regrets car il y a quelqu'un qui est mort. Mes fils n'ont plus de père. Mes fils ont des difficultés au quotidien avec tout ça. Malgré qu'il n'était pas proche de sa famille, je pense à sa famille, qui doit éprouver beaucoup de douleurs parce que ce n'est pas comme s'il était mort du crise cardiaque. Et je m'en veux pour ces dégâts-là, parce que je n'ai pas réussi à réagir face à tout ça.

Aujourd'hui, vous êtes en libération conditionnelle. Vous avez purgé 3 ans et demi de prison sur les six prévus par la condamnation. Comment se passe cette conditionnelle?

J'ai de la chance d'avoir pu faire un apprentissage en prison parce que ça me donne des bagages. Ça me permet d'avoir un cadre professionnel. Pas tout le monde ne peut bénéficier de cette chance-là. La prison, ce n'est pas anodin et en Valais c'est encore plus fermé que dans le canton de Vaud. Après ça reste compliqué. Je le vois dans mes recherches de travail. Aujourd'hui, je sais que je peux avancer la tête haute.

"On ne paie jamais sa dette. C'est un fardeau qu'on garde toute sa vie"Emma

Vous avez purgé votre peine à la prison de la Tuilière près de Lausanne. Pourquoi avoir choisi de revenir dans la région à votre sortie de prison?

Premièrement pour mes enfants. J'ai encore des proches ici en Valais. Je ne peux pas tourner le dos à ces personnes qui m'ont soutenue pendant ces trois ans [de prison].

Vous avez eu deux garçons avec votre mari, la victime. Comment se passent les retrouvailles avec eux?

Avec mes enfants, c'est un peu compliqué parce qu'ils ne comprennent pas très bien la situation. Ils ont eu beaucoup de problèmes à l'école à cause de cette affaire. Les contacts sont compliqués. Avec ma fille [née d'une autre union], ça se passe bien.

Les enfants que vous avez eus avec la victime avaient un et deux ans lors de faits. Ils ont aujourd'hui 11 et 12 ans. C'est difficile de renouer des contacts avec eux?

Oui, c'est très difficile parce que je ne peux pas les voir pour commencer. Ce sont uniquement des contacts de papier, si je peux dire cela comme ça. Pour eux, cette affaire n'est pas très compréhensible. Ils demandent comment leur papa est mort, qu'est-ce qu'il s'est passé. Il y des informations que je n'ai pas. La personne qui a tué mon mari n'a pas voulu dire tout ce qu'il savait. Il y a beaucoup de réponses que je ne peux pas leur donner. Ça crée beaucoup de révoltes.

Vous avez d'ailleurs essayé d'avoir une conversation avec la personne condamnée pour l'assassinat. Ça n'a pas pu se faire?

Non, il refuse de s'exprimer. Il reste toujours basé sur le fait que c'est un suicide.

Vous estimez aujourd'hui, après avoir purgé votre peine, que vous avez payé votre dette?

On ne paie jamais sa dette par rapport à ça. C'est un fardeau qu'on garde toute sa vie. C'est un fait qu'on regrettera toute sa vie parce qu'il y a eu des victimes dans cette histoire.

La prison, je ne la souhaite à personne mais ça peut être un sacré chemin intérieurEmma

Comment se passe votre remise en liberté dans la région?

Au début, c'était compliqué parce que ça réveille beaucoup de questions : est-ce que les gens vont réagir à ma sortie, comment ça va se passer. Maintenant, je me sens simplement libre.

Durant votre détention, vous avez pu effectuer une AFP [une attestation de formation professionnelle] d'assistante de commerce de détail. Comment cet apprentissage s'est réalisé?

J'ai eu beaucoup de chance car on a créé un atelier pour que je puisse accéder à mon apprentissage

…à l'intérieur de la prison…

Oui, à l'intérieur de la prison. C'est une boutique de deuxième-main d'habits. J'allais aux cours professionnels normaux. C'était compliqué au début car il n'y a pas beaucoup d'apprentis en prison. Je suis une des premières du canton de Vaud. J'ai eu le droit de faire les cursus normaux, d'aller une semaine à Berne pour les cours interentreprises.

Vous pensez que c'est indispensable cette réinsertion professionnelle par un apprentissage par exemple?

Oui, c'est grâce à ça qu'on apprend aussi à se stabiliser. On a besoin de cette activité professionnelle pour devenir une personne comme tout le monde. La plupart des gens qui finissent en prison sont des personnes qui n'ont aucun cadre.

Comment se sont passés les contacts avec les enseignants et les autres apprentis du centre professionnel?

Au début de l'année scolaire, il y avait presque personne, à part mes professeurs, qui était au courant que j'étais en prison. Certains professeurs avaient beaucoup, je ne dirais pas de pitié, mais d'empathie. Ils ont vraiment apprécié ma démarche de vouloir faire un apprentissage parce qu'on ne voit pas souvent une détenue qui vient à l'école. J'ai eu beaucoup de soutien de mes profs. Ils ont vraiment été très attentifs. Et rien que pour ça, je les remercie parce que ça été un soutien en or.

Les autres élèves, quand ils ont commencé à comprendre que j'étais en prison, il a fallu leur expliquer qu'on ne porte pas forcément son crime sur soi ou ses fautes sur soi. Et l'image qu'on donne n'est pas forcément cohérente avec ce dont on vous accuse.

Vous avez vécu un moment particulier lors de votre formation avec une étude de texte sur l'affaire des Pontis sans que personne ne sache que vous étiez liée à ce drame?

Ça été un moment très compliqué parce que je me suis faite insultée. Ça été un déclic. J'ai décidé à ce moment-là de parler aux autres élèves, de leur dire que j'ai été condamnée dans cette affaire mais qu'ils n'avaient pas le droit de parler comme ça sans savoir. Il y a beaucoup de choses qui n'ont pas été dites dans les journaux. Du coup, ça donne une mauvaise image.

Pour une maman, c'est difficile de voir ses enfants prendre de la distanceEmma

Votre entreprise-formatrice est la prison de la Tuilière, n'est-ce pas un handicap pour trouver du travail?

Oui, car il n'y a pas beaucoup de patrons qui sont ouverts. Et c'est dommage parce que sans la réinsertion, on a beaucoup de peine. J'ai pu bénéficier d'un apprentissage, j'ai aujourd'hui un travail, même si ce n'est pas à 100%. Malgré ça j'ai encore des difficultés. Il faudrait que les patrons donnent plus de chance aux gens qui sortent de prison. Il y a des détenus qui en valent la peine.

Aujourd'hui, vous avez une attestation fédérale professionnelle, vous aspirez à un CFC?

Oui, c'est une démarche pour continuer ma stabilisation et pour pouvoir donner à mes enfants une vie.

Vous êtes sortie de prison depuis quelques semaines. Vous aspirez à quoi?

Pouvoir donner mon meilleur pour mes enfants, pouvoir montrer que malgré toutes les difficultés de la vie, on peut toujours les prendre comme un tremplin. La prison, je ne la souhaite à personne mais ça peut être un sacré chemin intérieur. Dans un sens, j'aimerais pouvoir montrer aux gens que dans toute circonstance, on peut se relever.

Renouer les contacts avec vos enfants, ceux que vous avez eus avec votre mari, la victime dans cette affaire, ça vous semble possible?

Il va falloir beaucoup beaucoup de temps. Il va falloir de la compréhension et de l'ouverture d'esprit. Pour une maman, c'est difficile de voir ses enfants prendre de la distance mais je ne vais pas lâcher l'espoir de les avoir dans ma vie.

* identité connue de la rédaction

DM

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